• Mardi, 6 juin 2000. Qu'on se le dise...

      Qu'on se le dise au fond des ports
    Dise au fond des ports
    Au moindre coup de Trafalgar
    C'est l'amitié qui prenait le quart

     

    C’est ce matin, 6 juin, qu’a choisi la grille de mon rasoir pour me lâcher, elle présente des fissures inquiétantes !
    Madame Bertocci nous fait déjeuner dans sa petite cour intérieure, vite fait, bien fait.

    C’est dans la rue que nous reficelons nos chargements, sans la douceur d’hier soir ; il fait plutôt frais, le coupe-vent s’impose. Un de mes petits colliers plastique d’électricien va dépanner José, du côté de son dérailleur arrière.
    « Vous êtes ben courageux », nous lance la mémé d’en face, depuis son pas de porte.
    « Oh oui ! », répondons-nous, à l’unisson.
    « Vous allez avoir du vent aujourd’hui. »
    Intéressé, « Lequel ?», je réponds, inquiet ; le vent, le plus grand ennemi du cyclo !
    « Oh, la tramontane ! »
    « Aïe, aïe, aïe ! », les deux connaisseurs du trio s’exclament ; pas réjouissante la prévision.

    En route pour le Grau-du-Roi, la D979 tire droit.
    Le ciel est gris, bien plus qu’hier ; il ne se dégagera que dans l’après-midi. Une première crevaison, pour ma pomme, peu après le départ, pour rajouter à la morosité de ce début de journée. Il faut bien être deux pour démonter la roue arrière d’un vélo chargé.
    Une grosse appréhension me gagne, due à un départ trop tardif à mon goût car nous n’avons démarré qu’à neuf heures, à cette crevaison, à cette longue étape que j’ai prévue jusqu’à Saint André-de-Roquelongue dans l’Aude, et puis à ce vent mauvais annoncé.

    Des étendues d’eau, de part et d’autre, nous sommes en limite est de la Camargue. Après les deux bras du Rhône d’hier, ce matin, sur notre droite, le canal du Rhône qui prend l’eau à Beaucaire et que l’on va suivre jusqu’à Sète. Sur notre gauche, les caves de Listel et derrière, toujours des salines.
    Encore peu de Graulens dans les rues du Grau ; maintenant, suivre le bord de mer. Peu de trafic également dans la station balnéaire de La Grande Motte ; au passage, le quartier de la Petite Motte.
    Au Grand Travers, la mer et le sable réapparaissent après le béton, la mer, la vraie mais avec sa couleur des jours tristes, verte.
    Le bord de mer et la D59 ne connaissent pas encore l’affluence de la pleine saison. Puis la longue, longue Carnon, déserte, des volets gris descendus… on est hors saison, encore, en ce début juin.

     

     ♫ C’est le silence
    Qui se remarque le plus
    Les volets roulants tous descendus
    De l’herbe ancienne
    Dans les bacs à fleurs
    Sur les balcons
    On doit être hors saison

    La mer quand même
    Dans ses rouleaux continue
    Son même thème
    Sa chanson vide et têtue
    Pour quelques ombres perdues
    Sous des capuchons
    On doit être hors saison

    Le vent transperce
    Ces trop longues avenues ♫

     

    La mer qu’on voit danser, à proximité, sur notre gauche, entre les pavillons resserrés et désertés, n’a pas ses reflets d’argent.

    Je discute avec un cyclo qui roule au pas dans l’interminable rue. José et Stéphane, un peu en arrière, me rejoignent. Le cyclo bifurque à droite, direction Montpellier, il passera à Pérols. Nous longeons l’étang du même nom.
    Sur ces étendues d’eau, qui commencent à s’agiter, des flamants roses courbés, les ailes bien plaquées et le bec dans l’eau, des véliplanchistes sur leurs planches qui fusent, beaucoup plus vite que ces trois cyclistes courbés au maximum sur leur guidon. La tramontane est bien là !

    Un goéland vorace s’affaire sur un poisson serpentiforme, probablement une anguille, pas du genre menu fretin, qui n’en peut mais. Lorsqu’il aura fini d’en découdre avec l’énorme bête qu’il malmène dans son bec et s’il arrive à engloutir sa proie, ce goéland vorace va avoir du mal à décoller.

    Des fonds vaseux, malodorants parfois ; et pourtant, de-ci de-là, des publicités immobilières, «Résidences Tahiti» entre autres ; manquent les cocotiers et bien d’autres choses… 
    Nous quittons le bord de mer peu après, au niveau de Palavas-les-Flots ; la D21E termine là sa course et puis plus de chemin possible. Trois kilomètres de la grande départementale D986, celle qui va dans les semaines estivales qui viennent, emmener les Montpelliérains vers les flots bleus de Palavas, et trois autres sur la petite D185, nous conduisent à Villeneuve-les-Maguelone, petit village perché sur une colline, dominant l’étang de l’Arnel. Dans ce secteur proche de Montpellier, nous sommes entourés de moult camions de la S.M.N. , Société Montpelliéraine de Nettoyage (celle de Sa Majesté Nicollin !), au service de l’environnement.
    Le village est tranquille, ici peu de voitures, il semble être à l’écart du « trafic », c’est l’heure de la pause.

    Deux baguettes et quelques brugnons achetés sur place, plus le sauciflard que José charrie, constituent notre casse-croûte. Déjeuner de choix dans notre Abribus, le sauciflard est en fait un saucisson de taureau et le vin qu’il nous fait boire de sa gourde est du côtes-du-rhône ! José nous a gâtés.
    Par contre le vent nous a beaucoup freinés, une quarantaine de kilomètres parcourus seulement, pour une étape qui devait en compter environ cent cinquante !
    Lorsque nous redémarrons, je pense à la bonne centaine de kilomètres qu’il nous faudrait faire pour rallier Saint-André-de-Roquelongue où j’ai retenu une chambre d’hôte, alors que le vent forcit…

    De drôles d’oiseaux, rares, haut perchés, regardent passer trois vélos en ce début d’après-midi. Un instant, je suis déboussolé… des autruches ! Ce sont les autruches de l’élevage du Mas d’Andos, peu après Villeneuve. Elles finiront en pâtés, rillettes, saucissons, viande séchée ou plats cuisinés. La chose n’est pas singulière : peupler nos basses-cours de ces hauts volatiles ! Je m’émeus, mais il faut bien donner matière à nos papilles gustatives.

    Nous côtoyons l’étang de Vic par la D116, la D114 puis la mer par la D50 qui s’arrête à Frontignan-Plage, belle piste cyclable sur ces deux dernières.
    On est à l’abri sur cette nationale N112, toujours sur le bord de mer, qui nous conduit à Sète, mais pas aujourd’hui ! Car le vent ne souffle pas de la mer mais du nord-ouest et la grande muraille qui constitue l’abri est sur notre gauche et protège en fait la route des embruns, par vent marin.

    Au loin, le Mont Saint Clair parsemé de constructions, il ne lui reste plus beaucoup de vert. Rajoutez-en un peu plus, et ce ne sera plus un mont mais un immense lotissement.
    L’ami Georges doit se retourner dans sa tombe. Ah ça mais ! Salut à toi, le bonjour à Lino ! C’est toi qu’on chante, sétois qu’on aime. Vingt ans après ou presque, Georges, tu « frères » encore.

    La route monte au sortir de Sète que nous venons de traverser sans détour ni contour, la mer est là, proche et lointaine, verte, belle.

    La N112 continue sur une étroite bande de terre, prise entre deux eaux, le bassin de Thau et le golfe du Lion.
    Pendant une vingtaine de kilomètres, nous allons être une proie facile pour la tramontane.
    La mer, à deux pas de la route, semble vouloir se soulever, nos frêles embarcations sont secouées. Difficile de rester sur le bord de la route, le vent nous rabat vers l’intérieur où circulent encore quantité de véhicules. Les rafales sont rapprochées, il faut se cramponner, penchés sur le guidon, pour éviter les écarts intempestifs. Les vélos se couchent sur la droite pour compenser le souffle qui vient de travers et maintenir le cap.
    Pendant que je lutte devant, la casquette descendue sur les oreilles, José et Stéphane sont très loin derrière. Je ne veux pas plus ralentir pour mieux résister et me sortir de cet enfer le plus vite possible. Je reste toutefois à portée de leur vue. José doit en baver avec ses volumineuses et lourdes sacoches, il s’est embarqué avec dix-huit kilos de bagages alors que je n’en ai que dix, Stéphane un peu moins ; les chargements sont proportionnels aux âges, l’inverse serait plus logique ! Le vent a de quoi fouetter et il ne s’en prive pas.
    Cela va laisser des traces, et Agde qui n’arrive pas !
    Un peu de répit enfin, Agde, Vias après avoir quitté la N112 pour la D912.

    J’ai une prédilection pour les chemins de traverse. Ceux que nous empruntons maintenant, voire même les routes, ne sont pas numérotés sur la carte. Après avoir pris la direction Vias-Plage, nous bifurquons subrepticement à travers de grandes étendues de vignes, le canal du Midi est proche. Un petit bout de D37, puis à nouveau des chemins très praticables à travers les vignes, entre Portiragnes et Sérignan où nous retombons sur des voies plus pratiquées.
    Nous roulons maintenant groupés. Je suis fier d’avoir retrouvé le bon passage, à travers ce dédale de chemins ; je n’étais pas certain de me repérer, même en ayant pris la précaution de reconnaître le parcours, en voiture, quelques mois auparavant, à l’occasion d’une visite chez le tonton de Lespignan.

    C’est la fin de l’après-midi. Le vent s’est quelque peu calmé mais le parcours est devenu plus difficile car bosselé, nous sommes toujours entourés de vignes. José est maintenant souvent décramponné mais Stéphane reste en permanence derrière lui, il le laisse pédaler à son train.
    J’évolue, si je puis dire, « en éclaireur », mais pas très avancé, ayant déjà emprunté ces routes en deux occasions, en voiture.
    Nous arrivons dans Lespignan. Un fin liseré bleu clair, lointain, se détache sur l’horizon, signe de beau temps à venir ; c’est de bon augure, parce que là-bas, ce sont les Pyrénées. On va arrêter là pour aujourd’hui. Pas question d’essayer de se rendre au terme prévu, il est distant de quarante kilomètres. Le temps et la fatigue nous ont gagnés.
    Mais où se poser pour la nuit ?
    Commence une course à la piaule, avec l’aide des Lespignanais. Le premier hôtel indiqué, est fermé ; il y en aurait un autre, mais il a été…, il n’est plus ! Il y en a un à Nissan, à cinq kilomètres, il y en aurait un aussi à Fleury, à six kilomètres, mais ça n’est pas garanti ! Fleury est sur le parcours prévu, Nissan nous en éloigne.
    Premiers coups de téléphone du bar, mais même si Fleury est tout proche, l’annuaire proposé est celui de l’Hérault et Fleury se trouve dans le département de l’Aude ! Par l’intermédiaire des « Renseignements » que j’appelle cette fois de la cabine publique, parce qu’au bar ils sont bien sympathiques mais nous ne voulons pas abuser, j’obtiens le numéro du « Vieux Pressoir », un restaurant de Fleury, faute de pouvoir joindre directement l’hôtel Mestre. Finalement, c’est le patron de ce restaurant qui nous confirme l’existence de cet hôtel et il nous propose d’annoncer notre venue, lui-même, à l’hôtelier qu’il connaît bien.
    Encore un coup de téléphone, cette fois pour Madame Griffoul de Saint-André-de-Roquelongue, pour lui raconter nos difficultés du jour et nous excuser. Elle me réconforte en me disant qu’elle m’avait proposé cette chambre pour nous dépanner, que ses locations sont à la semaine, elle ne m’avait d’ailleurs pas demandé d’arrhes  ; elle me dit de ne pas nous inquiéter, que cela ne lui occasionne aucun désagrément.
    Je suggère à José qui est quelque peu perturbé par ce contretemps, de nous arrêter demain matin chez cette propriétaire compréhensive pour lui renouveler nos excuses.
    Après cet intermède agité, six kilomètres supplémentaires et toujours ces rafales de vent, nous arrivons au terme imprévu de ce deuxième jour et de ses cent vingt-deux kilomètres ventés.

    L’hôtelière, qui nous attendait, me remet les clés des chambres 3 et 4 du premier étage et me demande d’aller choisir, elle est trop occupée au bar. La première que j’ouvre fera très bien notre affaire, il y a de la place pour trois et une salle de bains. Nos vélos passeront la nuit à l’abri, dans un recoin de couloir du rez-de-chaussée. Et cela ne nous coûtera que cent vingt francs !

    Le soleil, malgré les nuages, en a rajouté un peu plus, le dessus des cuisses commence à brûler ; même si à première vue, le temps ne s’y prête pas, il va falloir se protéger.

    La nuit est tombée, le vent est toujours là, il fait frais dans la rue, à la recherche du « Vieux Pressoir  », où nous nous devons d’aller dîner.
    Le patron est heureux de nous voir chez lui, et nous, de venir le remercier. C’est quelqu’un de très sympathique et nous l’avertissons que nous sommes affamés.
    Il nous propose une cassolette de fruits de mer accompagnée de riz puis gâteau pour un prix modique ; le « Vieux Pressoir » est un restaurant gastronomique. Amis cyclos, il vaut le détour et la musique de fond, façon radio Nostalgie, ne gâte rien.
    Nous serons ses seuls clients ce soir.
    Le dessert est à l’Annie.

    ♫ Ça ira mieux demain
    Ça ira mieux demain
    Il faut profiter du jour qui vient ♫

    Que ce soit au pique-nique ou au restaurant, Stéphane mange toujours aussi lentement.

    C’est en courant que nous regagnons l’hôtel, la température a considérablement chuté, je suis pris de tremblements.

    La hantise de Stéphane : les plumes ; il ausculte à nouveau l’oreiller, ses problèmes d’asthme lui interdisent plumes et duvets. Nous nous glissons à nouveau tous les deux sous les mêmes couvertures…

    Le clocher du village égrène les heures ; de deux à six, il n’en rate pas une ! Je les égrène avec lui. Aucun de nous trois n’a pensé à fermer les volets, il ne fait pas nuit noire, je vois s’agiter les deux cuissards suspendus dehors.

    Dure journée, le vent ne nous a pas épargnés, j’espère que José n’aura quand même pas trop été à la peine. Si la tramontane nous a contrariés, par contre, nous avons déroulé le parcours tracé et effectué les traversées de La Grande Motte, Sète et Agde, des vignes de Portiragnes, sans encombre et sans nous égarer.

     

    Mardi, 6 juin 2000. Qu'on se le dise...

     Georges, tu "frères" encore !

     

    Mardi, 6 juin 2000. Qu'on se le dise...

    Le clocher égrène nos heures...


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